Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

“Mariage pour tous” : une tentative de tri raisonnable

Avertissement
La « loi Taubira », votée il y a tout juste cinq ans, le 23 avril 2013, autorisait le statut marital, et non plus seulement le PACS, aux couples de même sexe. L'article qui suit, publié en février 2013 dans le contexte des manifestions de droite et d’extrême-droite contre ce qui était encore une proposition de loi (abusivement appelée « mariage pour tous »), a pu, semble-t-il, être réinterprété après coup et mal compris. Cette « tentative de tri raisonnable » avait pour seul but de donner le point de vue qui, selon nous, devait être celui des militants qui défendaient les droits des enfants
sans les instrumentaliser sous les divers prétextes fallacieux invoqués par les manifestants d’alors. L’un de ces prétextes était qu’ouvrir le mariage aux couples homosexuels – donc accorder les mêmes droits à un couple parental de même sexe qu’à un couple hétérosexuel (pour remédier à la situation antérieure, où, en cas, par exemple, de disparition du parent biologique ou légal, ou encore de séparation du couple, l’autre parent était privé de la responsabilité de l’enfant ou même de son droit à garder un lien avec lui) – était la porte ouverte à toutes sortes d’effets « pernicieux » que l’on pouvait, en gros, classer en trois catégories : le risque de « perturber psychologiquement » les enfants en leur faisant croire que deux personnes de même sexe pouvaient biologiquement procréer ensemble, le risque de donner aux enfants « le mauvais exemple » et par là d’« encourager » (sic) l’homosexualité (ce qui supposait donc qu’elle soit un choix délibéré, voire une maladie contagieuse, et non une donnée biologique allant bien au-delà de toute construction sociale), et enfin, par une confusion que l’article avait précisément pour but de dénoncer, « ouvrir la porte » à la pédophilie, que ces militants contre le « mariage pour tous » associaient, voire assimilaient à l’homosexualité – alors que la pédophilie, contrairement à l’homosexualité, résulte (presque ?) toujours d’une agression sexuelle subie dans l’enfance. (À quoi il faut ajouter que, comme avec toute forme de violence, la répétition d’une violence subie n’a rien d’automatique : elle est due principalement à la répression des émotions associées au traumatisme, et à l’absence de témoin secourable.)

Le seul but de cet article était donc bien de reprendre un par un ces divers « arguments » de la « manif pour tous » pour montrer que, dans une société basée non sur des croyances, mais sur la raison et sur des connaissances scientifiques, défendre les « droits des enfants » n’était pas incompatible, loin de là, avec la possibilité ou le droit pour un couple homosexuel d’élever des enfants. En revanche, comme nous le disons depuis longtemps à l’OVEO en tant que défenseurs des « droits des enfants », le « droit à l’enfant », qui que soient le ou les parents, ne doit jamais passer avant l’intérêt de l’enfant, qui est de pouvoir grandir en créant des liens avec un ou des parents qui l’aiment et le respectent… Ce qui ne va justement pas de soi dans les conceptions traditionnelles de la famille et de la société. Et le fait que la loi Taubira ait fait évoluer beaucoup plus rapidement l'opinion publique sur la question de l'homoparentalité montre aussi que, dans les conditions actuelles, on ne peut pas espérer mettre fin à la violence éducative ordinaire tant qu'une loi l'interdisant clairement ne sera pas adoptée.

Si certains passages de cet article, pour des raisons de formulation ambiguë ou parce qu’ils reprenaient (pour les critiquer) les arguments de l’autre partie, ont pu être compris à rebours de ce qu’ils voulaient exprimer, nous nous en excusons et prions le lecteur de relire à la lumière de cet avertissement, et en ayant à l’esprit le contexte de l’époque (début 2013), la version légèrement remaniée que nous (re)publions aujourd’hui.


Mariage pour tous, droit à l’enfant, adoption, procréation assistée... Une tentative de tri raisonnable

La question du « mariage pour tous » agite beaucoup les esprits en France actuellement [février 2013]. Passons sur l’aspect anecdotique de certaines réactions épidermiques pour tenter une approche raisonnable, en nous limitant au point de vue qui pourrait être celui des gens qui, parce qu’ils luttent contre toute forme de violence éducative, font passer les « droits de l’enfant »1 (de tous les enfants) avant l’idée de « droit à l’enfant », pour qui que ce soit.

Une remarque d’abord sur le mauvais procès fait aux « couples homoparentaux » (que l’un ou l’autre des membres soit déjà parent ou que le couple souhaite avoir des enfants de quelque façon que ce soit) accusés de vouloir faire croire aux enfants qu’ils peuvent être nés biologiquement de l’union de deux hommes ou deux femmes. D’autres ont déjà fait remarquer que c’était là mélanger statut parental et procréation. De tout temps, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, des enfants ont été élevés par des gens qui n’étaient pas leurs parents biologiques, des orphelins ont été adoptés, de fait ou légalement. La Rome antique (par ailleurs loin d’être exemplaire dans sa façon de traiter les enfants) a généralisé le modèle d’une adoption totalement découplée de la procréation, et l’« adoption simple », qui permet d’adopter un enfant ayant encore ses parents biologiques, existe encore aujourd’hui. Sans remonter aussi loin, le statut de beau-parent est proposé depuis plusieurs années déjà.

De plus, on peut s’amuser de l’inquiétude de ceux qui craignent qu’on crée la confusion dans l’esprit des enfants entre parenté biologique et parenté juridique en permettant à des couples homosexuels d’avoir des enfants (par quelque moyen que ce soit). Jusqu’à une époque récente, ne laissait-on pas croire aux enfants qu’ils ne pouvaient naître que de parents dûment mariés, quitte à leur dire qu’ils étaient nés dans les choux ou les roses, ou qu’ils avaient été apportés par la cigogne ? L’enfant apprenait plus ou moins tardivement qu’il était le fruit d’une relation sexuelle, ou parfois, plus tardivement encore (voire jamais), qu’il n’était pas l’enfant de l’un ou l’autre de ses deux parents, ou des deux, mais un enfant « illégitime » ou adopté, avec des conséquences psychologiques2 qui, là encore, ont été largement étudiées.

Une autre inquiétude évoquée par certains concernerait le risque que des parents homosexuels n’influencent les choix sexuels de leurs enfants, autrement dit, que des enfants élevés par des homosexuels ne deviennent homosexuels eux-mêmes. Plusieurs observations à ce sujet :

  • Quand bien même ce risque de « contamination par l’exemple » existerait (et, si on ne connaît pas encore tous les facteurs qui déterminent l’homosexualité, on sait au moins que ce n’est pas un choix !), les enfants ne sont jamais élevés uniquement par leurs parents, mais par toute une famille, un groupe, une société, avec bien d’autres références que leurs seuls parents. Si une famille parvenait à faire croire à un enfant que la procréation d’un mammifère (humain ou autre) résulte d’autre chose que la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde, ce serait inquiétant pour bien d’autres raisons.
  • La sexualisation précoce des enfants et l’assignation à des rôles par sexe surdéterminés et limités socialement est un problème qui touche toute la société et concerne toutes les familles. L’hétérosexualité des parents ne garantit en aucun cas que les enfants seront protégés de ces assignations à des rôles qui limitent leur identité et leur créativité, et c’est même bien souvent le contraire : dans les familles traditionnelles, les garçons seront encouragés à réprimer leurs émotions et à régler les conflits par la violence, tandis que les filles se persuaderont d’être génétiquement programmées pour le ménage, le maquillage ou l’exercice d’un nombre limité de professions mal rémunérées… (Voir Violence éducative ordinaire et domination masculine.) A l’inverse, on a toujours vu des parents regretter que leur enfant ne soit pas du sexe sexe (ou du genre) qu’ils auraient souhaité et l’élever en conséquence (délibérément ou parfois plus ou moins inconsciemment) sans se préoccuper de sa personnalité et de ses préférences. Pratique qui existe d’ailleurs dans certaines sociétés traditionnelles (comme les Inuits) pour des raisons de place de l’enfant dans la « lignée » familiale. Dans tous les cas, il s’agit évidemment de formes de violence éducative que nous ne saurions cautionner3). Mais, jusqu’à présent, ce ne sont pas les couples parentaux de même sexe qui se sont rendus coupables de ces abus, et il est permis de croire ou au moins d’espérer qu’ils s’en garderont plus soigneusement que les autres4)...
  • Dans la mesure où les préférences sexuelles ne seraient pas (ou pas exclusivement) innées et pourraient faire en quoi que ce soit l’objet d’un « choix » (ce qui reste donc à prouver), le fait d’avoir été victime d’abus sexuel par une personne de même sexe n’a pu être relié qu’à la pédophilie (où l’on trouve presque toujours un abus sexuel à l’origine5), et en aucun cas à l’homosexualité elle-même. Ajoutons que les châtiments corporels et en particulier la fessée sont, eux, à l’origine de perversions sexuelles comme le masochisme6, et que le principal effet de la violence éducative ordinaire, loin de se limiter à la sexualité, est la reproduction de la violence et du sadisme dans toutes les relations et pratiques sociales. Là encore, la différence dans le traitement des enfants ne passe pas par la différence des préférences sexuelles, mais bien, transversalement, par le choix d’une relation respectueuse ou non.

Il ne s’agit donc aujourd’hui que de remplacer (très partiellement) d’anciennes pratiques sociales comportant une large part de mensonge et d’hypocrisie par d’autres pratiques, où la proportion de mensonge et d’exploitation de l’enfant à des fins personnelles ne dépendra là encore que de choix éthiques et politiques, qu’ils soient collectifs ou individuels.

Pour nous en tant que membres de l’OVEO, deux critères feront la différence :

1/ Les choix éthiques concernant l’adoption et la procréation médicalement assistée (là encore, quel que soit le couple parental, si couple il y a), à quoi on pourrait ajouter la question des « mères porteuses » : savoir si tout est permis pour « fabriquer » un enfant, du moment que la technique médicale le rend possible, savoir s’il est souhaitable que les enfants deviennent un bien de consommation que l’on peut acheter pour peu qu’on en ait les moyens, quitte à ce que cela donne lieu à des trafics lucratifs7) (et, dans ce contexte, la même question se pose finalement pour tous ce qui s’achète et se vend, objets matériels ou êtres vivants – végétaux, animaux ou humains –, tout peut devenir « brevetable » et faire l’objet d’abus).

2/ Les choix personnels et collectifs concernant la relation avec les enfants et la façon de les traiter – et le regard que porte la société dans son ensemble (institutions et lois, médias et opinion publique) sur ces choix : si le débat primordial dans la société reste celui du « droit (ou non) à l’enfant », il paraît évident que la façon de traiter les enfants est repoussée au second plan8.

Alors, s’il peut exister d’autres raisons [que l’intérêt des enfants] de défendre le « mariage pour tous », prenons garde à ne pas inverser les problèmes : le droit des enfants (qu’ils soient biologiques ou adoptés) à être protégés doit être préservé, avec ou sans mariage. Dans les sociétés occidentales, au moins jusqu’à une date récente, il n’y avait jamais eu autant d’enfants nés hors mariage, que les parents vivent ensemble ou non. Lorsque des enfants élevés par un couple homoparental disent qu’ils ont souffert de leur situation, il s’agit presque toujours du regard porté sur eux à l’extérieur de la famille, en particulier à l’école – où les autres enfants ne font guère que relayer l’opinion de leurs propres parents et la façon dont ils sont eux-mêmes traités9.

Que le mariage apparaisse à un couple quel qu’il soit comme une reconnaissance sociale et institutionnelle désirable est un choix individuel, déjà entériné par la loi comme un fait accompli pour les couples de même sexe dans de nombreux pays. Qu’un enfant ait droit légalement à deux parents responsables (et donc à ne pas perdre ses deux parents lorsque l’un des deux disparaît) est un choix politique et un choix de société. La solution passe-t-elle par le mariage « obligatoire » pour que le couple parental soit reconnu, par d’autres mesures (adoption, statut de beau-parent) rendant légal le partage de la responsabilité parentale, par la possibilité de choisir entre plusieurs statuts également protecteurs pour les enfants ? Ce n’est pas à nous de le dire. Mais les manifestations récentes à propos du « mariage homosexuel » montrent bien à quel point il est plus facile de mobiliser l’opinion sur des questions de société concernant les adultes que de mettre en question le droit tacitement accordé aux parents de maltraiter (mal traiter) leurs enfants. Combien de ceux qui protestent contre le « mariage pour tous » et l’adoption ouverte aux couples homosexuels descendraient dans la rue pour soutenir une loi d’interdiction de la maltraitance ordinaire – celle qui ne conduit pas à des morts d’enfants et à des procès médiatisés, mais est considérée comme une éducation normale ? Si le bien-être des enfants, de tous les enfants10, leur tient à cœur à ce point, qu’attendent-ils pour entamer cette réflexion ?

Catherine Barret, membre de l’OVEO.


  1. « Droits de l’enfant » étant ici à prendre au sens large de la place accordée aux enfants dans les familles et dans la société en général, au-delà du cadre juridique. []
  2. Il s’agit bien là des conséquences psychologiques soit du secret de famille, soit de l’ostracisme qui frappait ce type de filiation – caché à l’enfant « pour son bien » ou par peur du jugement de la société. (Ajout avril 2018.) []
  3. Dans d’autres sociétés traditionnelles où la séparation des sexes est très puissante, il existe aussi des pratiques comme le travestissement (voire la mutilation), ou encore, pour les femmes, la virginité à vie, prix à payer pour avoir le droit de ne pas dépendre d’un homme et de jouer un rôle social. (Ajout mars 2018. []
  4. Comme l’explique Philippe Faucon dans l’émission de France Inter « Affaires sensibles » qui, le 17 avril 2018, revient sur ces manifestations de 2012-2013 et sur le discours de Christiane Taubira – ou comme le disait à sa manière Patrick Pelloux, cité dans la note 10 à la fin du présent article –, les couples parentaux homosexuels ont eu tout le temps de réfléchir à leur désir d’être parents, étant donné la difficulté pour eux d’adopter, l’interdiction de la GPA et le fait que la PMA est, aujourd’hui encore, réservée aux couples hétérosexuels (voir par exemple cet article). (Ajout avril 2018. []
  5. Voir le site de l’association L’Ange bleu et, sur notre site, l’article Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il reste évidemment difficile de savoir quelle aurait pu être la sexualité d’une personne si elle n’avait subi aucun viol – de même qu’il est difficile de savoir qui nous aurions réellement pu être sans la violence éducative... []
  6. Voir Châtiments corporels et problèmes sexuels à l’âge adulte, et l’article de Tom Johnson en lien. []
  7. Voir à ce sujet les déclarations récentes de la philosophe Sylviane Agacinski. Rappelons aussi que l’objet de la loi en cours d’adoption à l’heure où nous publions cet article [février 2013] est l’« ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe ». La procréation médicalement assistée entrera dans le cadre général de la loi sur la famille. Quant à la « gestation pour autrui », elle reste interdite en France, pour des raisons éthiques.
    A signaler aussi : les propositions de Jacques Testart (président de la Fondation des sciences citoyennes) et de Gérard Filoche pour une "procréation convivialement assistée" (PCA) ! (Emission du 12/2/2013 réécoutable sur le site de France Inter. []
  8. C’est d’ailleurs largement le cas actuellement, où on assiste apparemment à une recrudescence des cas de maltraitance grave (avec mort d’enfants), ce qui montre que le seuil de tolérance envers la violence ordinaire a probablement augmenté (voir entre autres, sur notre site, l’article "SOS Enfants maltraités" sur France 5 et l’article en lien Enfants « battus » : les errements de la Justice). Il est difficile de savoir quelle est dans tout cela la part des crises, bouleversements et conflits politiques et économiques mondiaux, mais leur rôle ne peut guère être positif, que ce soit par l’exaspération directement causée ou, indirectement, parce que ces préoccupations prennent la place de la réflexion à peine entamée (depuis les années 1960-1980*) sur l’impact de la violence éducative ordinaire sur les autres formes de violence – parmi lesquelles l’extrémisme religieux, le terrorisme et la guerre, en relation directe avec le niveau socialement toléré de violence éducative ordinaire (voir Géographie et Histoire de la violence éducative ordinaire).
    * C’est la réflexion collective issue de la Deuxième Guerre mondiale (voir l’article Génération battue) qui a donné naissance aux mouvements de libération des mœurs et de non-violence des années 1960-70, au travail de personnes comme Alice Miller et d’autres qui l’ont précédée ou suivie dans de nombreux pays, et, du point de vue des institutions, à des lois d’interdiction des châtiments corporels, punitions et autres violences psychologiques (Suède : 1979). []
  9. Voir par exemple cet article très informatif : Homoparentalité, état des lieux. (Article datant de 2001, qui donne une bonne idée de l’évolution de la tolérance sociale envers l’homoparentalité depuis les années 1990.) []
  10. Dans sa chronique du n° 1076 de Charlie Hebdo (30 janvier 2013), le Dr Patrick Pelloux, médecin urgentiste, raconte la vie difficile et la mort à l’hôpital d’un père de trois enfants et conclut ainsi : « A priori, les services sociaux ont placé les trois enfants ensemble dans une même famille, et pourquoi pas un père et une mère du même sexe qui les aimeront autant que des parents de sexes différents. Et en tout cas moins pire que la misère... » Une suggestion intéressante… et comment mieux dire que le fait d’être un couple hétérosexuel n’est ni nécessaire, ni suffisant pour garantir à des enfants le meilleur traitement possible ? []