Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Oui, la nature humaine est bonne !

Un livre important d'Olivier Maurel sur les relations entre violence éducative et culture paru en janvier 2009 aux éditions Robert Laffont. Ce livre passe en revue l'histoire de la violence éducative, la façon dont elle imprègne la littérature, les religions, la médecine, et ses effets sur la société.
Il propose de réhabiliter la notion de "nature humaine" à partir d'une vision de l'enfant qui ne serait plus marquée par le "péché originel" ni par son remake moderne, la "théorie des pulsions". Il montre aussi l'apport de la neurobiologie moderne à la compréhension des effets nocifs de la violence éducative, avec l'espoir d'un changement dans la vision qu'a l'humanité de sa propre "nature".

Commentaires

d'Alice Miller

Paru sur son site Nouveau livre d'Olivier Maurel, le samedi 28 février 2009.

de Jacques Trémintin

Paru le 19 février dans le numéro 917 de Lien social, revue des travailleurs sociaux.

de Nancy Huston

Un article de la romancière et essayiste Nancy Huston, paru dans Le Monde des livres du 18 juin 2009. On peut en lire le texte sur le site d'Olivier Maurel.

de Dali Milovanovic, membre de l'OVEO

La thèse principale de l'auteur est que la violence éducative ordinaire, les châtiments corporels notamment, ont façonné notre rapport au monde, avec les conséquences que l'on connaît sur notre environnement naturel et social, tout en justifiant cette modalité d'être-au-monde par une présentation travestie de la nature humaine.

Cette violence éducative ordinaire, que l'on tente si souvent de minimiser ou de nier, en l'excluant de l'élaboration du concept de maltraitance, dont elle est pourtant la forme "acceptable" (ce qui est acceptable étant du reste soumis aux variations culturelles, géographiques et chronologiques), a des conséquences lourdes à court, moyen et long terme. Elle affecte nos processus biologiques fondamentaux, physiologiques, endocrinologiques et neurologiques ; elle affecte notre expérience et notre représentation de nous-mêmes, d'autrui et du monde ; elle affecte nos comportements, nos réponses aux stimulations de notre environnement, nos interactions avec les autres ; elle affecte l'Histoire et le destin des humains, des sociétés et des civilisations. Et tout ceci de manière profonde et durable car elle assure sa propre immunité et perpétuation par l'aveuglement à la réalité de sa nocivité qu'elle opère et le conditionnement à la violence qu'elle produit chez les enfants qui la subissent.

Dans un premier temps, Olivier Maurel définit le concept de violence éducative ordinaire, dont un des principaux attributs est justement d'être niée en tant que violence et en tant que nocive (en ce cas, elle est appelée "éducation" et son but est "le plus grand bien" de l'enfant et de l'humanité). Il en énumère ensuite un certain nombre de modalités, dont les coups, les "petites tortures" (tirer les cheveux, les oreilles, faire tenir une position inconfortable, etc.) ou les formes les plus "légères", non moins intolérables (fessées, "petites" tapes etc.). Cette violence est qualifiée d'ordinaire précisément en raison de la massivité de la population des enfants, et ce jusqu'à l'adolescence, qui la subit : 80 à 90 % de victimes.

L'auteur poursuit par les effets de cette violence éducative sur ses victimes : effets physiologiques (contusions, plaies, etc.), mortalité infantile (syndrome du bébé secoué par exemple), vulnérabilité aux maladies physiques et mentales, vulnérabilité aux accidents (voir étude de Jacqueline Cornet), vulnérabilité aux abus sexuels et à la violence conjugale, fréquence des comportements dits à risques, conséquences éthiques (difficultés à distinguer le bien du mal). En adoptant un point de vue plus large, on peut ajouter la répétition de cette violence sur les propres enfants de la victime, par la violence "rendue" aux plus faibles que soi (violence conjugale, violences sexuelles, tendance à la délinquance etc.), mais aussi les conséquences en termes de violences collectives et politiques (génocides).

La deuxième partie de l'ouvrage s'attache à explorer les différentes conceptions religieuses, philosophiques ou (pseudo-)scientifiques qui ont justifié la violence envers les enfants. Que ce soient le mythe du péché originel, celui de la bestialité (version laïque du mythe susmentionné, abusivement induite à partir des développements darwiniens), la théorie freudienne des pulsions, la source d'illusion qu'est la théorie de la résilience, ces représentations de l'enfant en font l'origine radicale du Mal qui doit être "exorcisé", soumis, "civilisé", muselé. L'auteur décrit ensuite les résistances que la mise au jour et la remise en question de la violence éducative rencontrent fatalement (que ce soit l'obstination des autorités médicales à révéler la maltraitance et les abus sexuels, celle des juges à reconnaître les abus, ou encore le silence des écrivains). Et quelques façons d'y répondre.

La violence éducative ordinaire est une pratique culturelle dénaturante. Elle défie toutes les "logiques" internes de l'individu : celle de l'instinct de conservation, celle de la sociabilité naturelle, celle de l'instinct de protection des enfants. Olivier Maurel n'hésite pas à qualifier notre société de "misopède" pour rendre justice aux enfants comme on l'a fait pour les femmes en dénonçant la misogynie. Malheureusement, ceux qui ont subi cette violence sont pour la grande majorité frappés d'amnésie, ils ont été insensibilisés, anesthésiés, conditionnés. Ils ont oublié les enfants qu'ils ont été et ont intégré la nécessité et même la positivité de la violence car ils n'ont pas reçu d'autres schémas de la relation aux autres que le schéma de la douleur et de l'aliénation, à l'exception de certains qui ont pu bénéficier de la bienveillance d'un tiers dont le refus d'accepter la violence comme normale a relativisé cette vision monolithique du monde. Dans des conditions aussi extrêmes de vie, oublier c'est survivre. Et aussi, justifier ce qu'on a subi.

Dans une brillante troisième partie, l'auteur nous montre comment sortir de la violence éducative en réhabilitant l'idée que nous nous faisons de l'enfant. Et il le fait d'abord en montrant que les deux instincts fondamentaux de l'humain, l'instinct de vivre et l'instinct de vivre en relation avec ses semblables (schématiquement, l'égoïsme et l'altruisme) ne sont nullement en conflit. Au contraire, l'instinct relationnel de l'enfant dépend étroitement de son instinct de survie. C'est à la fois un double besoin et une double compétence. Prendre soin de ce besoin de l'enfant, pour un parent, en manifestant concrètement son amour, en faisant confiance, en enseignant l'altruisme (par l'exemple plus que par les discours), en renonçant à l'autoritarisme et à la répression des comportements est la condition sine qua non de l'éradication de ce fléau qu'est la violence éducative ordinaire. Et c'est aussi celle de l'accès à l'autonomie, à cette "présence à soi" qui rend possible l'authentique "souci de l'autre". Notre pensée est fondamentalement en contradiction avec l'expérience de notre corps, selon l'auteur. Réhabiliter ce corps meurtri, mais aussi le psychisme meurtri, ne peut se faire sans un changement de paradigme, de notre façon de concevoir l'homme. Cette "révolution" au sens kuhnien du terme (dont les premières conséquences attendues sont les conséquences éthiques) est rendue possible par les découvertes des neurosciences, de l'endocrinologie, de l'éthologie, de la primatologie, qui montrent que la compétence sociale a pour base un substrat neuroendocrinologique lié à l'évolution générale des espèces sur une durée qui dépasse largement celle de l'espèce humaine et que la nature humaine est fondamentalement bonne.

Sommaire

  • Avant-propos
  • Première partie - La violence éducative et ses effets sur les individus et les relations interpersonnelles
    • Chapitre I - Définition et nature de la violence éducative ordinaire
    • Chapitre II - Effets de la violence éducative sur ses victimes
    • Chapitre III - Violence éducative et relations interpersonnelles
    • Chapitre IV - L’apport de la neurobiologie à la compréhension des effets de la violence éducative
    • Chapitre V - Violence éducative et comportements innés
  • Deuxième partie - Violence éducative ordinaire et culture
    • Chapitre I - La violence éducative de ses origines à ses répercussions religieuses
    • Chapitre II - Un avatar du péché originel : la férocité animale de l’enfant et de l’homme
    • Chapitre III - Un nouvel avatar du péché originel et de la bestialité : la théorie des pulsions
    • Chapitre IV - Résistance des autorités médicales à la révélation de la maltraitance et des abus sexuels
    • Chapitre V – Une source d’illusion : la résilience
    • Chapitre VI - Violence éducative et littérature, ou la cécité et le silence des écrivains
    • Chapitre VII - Méconnaissance de la violence éducative dans les grandes études sur la violence
    • Chapitre VIII - La violence éducative ordinaire : une pratique culturelle dénaturante
    • Chapitre IX - Résistance de la violence éducative à sa remise en question
  • Troisième partie - Sortir de la violence éducative
    • Chapitre I - Réhabiliter notre vision de l’enfant, et donc de l’homme
    • Chapitre II - Prémisses d’un changement
  • Conclusion - Et si la nature humaine était bonne…
  • Annexes
  • Bibliographie